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Note :
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Titre : étonnant
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Où l'on traite du dernier film de Lars Von Trier, parabole impressionnante sur l'ambivalence de la nature humaine, la naissance de la civilisation américaine ou comment une égarée providentielle vient semer le trouble dans un petit village minier…
Ayant peu goûté le précédant opus du cinéaste danois le plus déjanté de la planète, ce Dancer in the dark noyé sous des flots de compassion douteuse (malgré une prestation plus qu'honorable de Björk), je me méfiais naturellement de sa nouvelle œuvre au titre énigmatique. C'était sans compter les ressources prodigieuses de Mr Von Trier, son inventivité jamais démentie mais souvent décriée (parfois à raison), son goût de l'expérimentation qui ne se réduit pas qu'à une simple prouesse technique et sa capacité à offrir des rôles très forts à ses actrices qui peuvent, grâce à lui, prendre des risques payants vis à vis de leur carrière. N'ayant finalement remporté aucun prix au Festival de Cannes - et contre toute attente, la critique ayant l'habitude d'établir son palmarès bien avant la remise des trophées - Dogville n'en reste pas moins un film étonnant, qui tente une fusion inédite entre le roman philosophique du 18e, le théâtre symbolique et un dispositif télévisuel des plus radical.
Dès les premières images, comme dans tous les films de Lars Von Trier, les bases du dispositif sont mis en place, et elles ne varierons plus. Une vue plongeante nous laisse voir la scène sur laquelle évoluerons les personnages pendant tout le film. Il s'agit d'un simple plateau noir, une carte qui représente exactement le territoire de la fiction où sont littéralement tracés les limites d'un hameau nommé Dogville (un chien dessiné à même le sol, dont on ne perçoit que les aboiements, y fait office de gardien !), les murs des maisons et les routes qui traversent cette endroit isolé : c'est véritablement une voie sans issue, un seul chemin permettant d'y accéder. Seuls quelques fragments de décors viennent briser l'ascétisme visuel prôné par le cinéaste. Voilà pour le côté "théâtre d'avant-garde". Un narrateur omniscient nous présente verbalement chaque habitant dans son lieu de vie et nous permet ponctuellement de pénétrer leur conscience en expliquant les raisons de leur comportement. A noter que le film est divisé en neuf chapitres, chacun étant introduit par une phrase synthétique qui nous en dévoile les principaux enjeux. C'est le côté "roman philosophique du 18e", façon Candide. Les personnages sont filmés "caméra à l'épaule" (c'est une habitude depuis Breaking the waves), mais la lisibilité du récit reste totale : le moindre geste, la plus subtile expression est susceptible d'être capté par une des multiples caméras réparties sur le plateau (on est pas loin du dispositif télévisuel de ce qu'on appelle pompeusement la télé-réalité).
Dogville permet à Lars Von Trier de dresser le portrait sans complaisance d'une petite ville minière des années 30, où chaque habitant représente, comme dans le théâtre classique, un caractère. Chaque portion du décor, chaque objet, est symbolique - jusqu'au nom des personnages et des rues. Sans en avoir l'air, le cinéaste aborde la naissance de la civilisation américaine par le biais de la parabole philosophique. Lorsque Grace, une ravissante citadine interprétée par Nicole Kidman, arrive en ville, les habitants, qui se connaissent tous, la rejettent naturellement. Thomas Edison (celui que l'on peut désigné comme étant le philosophe rationaliste) est le seul à s'intéresser à la jeune femme. Sous ses conseils, elle réussit peu à peu à se faire accepter à force de dévotion. Mais la chute semble inévitable et le chemin de croix tout tracé. Lars Von Trier évite de justesse le thème du parcours christique (qui minait son précédent film) en inversant in extremis son propos. Ce n'est finalement pas Grace qui succombera à son destin, malgré le poids symbolique de son nom, mais la ville toute entière, subissant son courroux. Le cinéaste danois, que l'on présente souvent comme un catholique convaincu, semble se réapproprier la morale des westerns d'antan (voir, par exemple, L'homme qui tua Liberty Valence), en la radicalisant. La civilisation, nous dit-il, ne peut surgir que d'un chaos primordial. La décision finale de Grace - qui fait suite à une longue et passionnante discussion philosophique cryptée - est éminemment ambiguë, mais apparaît comme un choix nécessaire à l'édification de la nation américaine.
Il est toujours étonnant de voir un européen aborder des sujets que l'Amérique, depuis les débuts du cinéma, est habituée à traiter. Lars Von Trier réussit ce pari, en mariant un casting excitant (des acteurs habitués au cinéma indépendant côtoient des stars reconnues) à des exigences esthétiques strictes. On espère qu'il gardera le même esprit frondeur pour les deux suites annoncées à Dogville.
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